Récits d'un monde en quête de sens par Claire Hunout


La publication de 7 nouvelles par de jeunes étudiantes nous interroge sur notre rapport au monde

 

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Revenir à l’écriture comme forme de combat ? Les étudiantes du Celsa usent et abusent de mots et de formules qu’elles polissent pour dessiner les contours d’univers divers. Leur plume esquisse ce qu’est le genre humain et propose des récits de vie qui ont pour but de transmettre et de manifester des convictions profondes. Tout comme pour leurs aïeux, leurs textes s’apprivoisent, se décodent puis s’apprécient.  

Que peut-on alors apprendre du recueil «Les nouvelles du Celsa » qui vient de paraître aux éditions Kyklos ?

Tout d’abord que le goût de l’écriture est toujours vivace parmi la jeune génération: ces nouvelles ont été écrites à l’occasion d’un concours organisé par le Celsa, l’école des hautes études en sciences de l’information et de la communication. Ainsi, ses élèves sont invités à écrire des nouvelles qui sont ensuite sélectionnées par un jury, avant d’être proposées à la publication. Les étudiants du Celsa ont ainsi une occasion exceptionnelle de livrer leurs récits de vie, qui touchent en filigrane à des problématiques sociales majeures.

Le cru 2010 rassemble 7 étudiantes qui ont des styles et des histoires différentes, mais qui se rejoignent dans leur réflexion. Certaines s’interrogent sur le passé en abordant les thèmes du deuil et du devoir de mémoire, d’autres décrivent la situation présente et un monde en perte de sens et en quête de repères, qui a besoin de croire en quelque chose pour aller de l’avant. Notre monde.

Voici un tour d’horizon de ce que vous pourrez lire dans « Des nouvelles du Celsa ».

1 - Pelure d’oignon, par Sophie Dupin de Saint-Cyr

 

Paris regorge de mystères : son romantisme, ses ponts, la Seine… et tous les secrets que la ville cache. Sous un pont parisien - dans l’envers du décor - le lecteur se réjouira d’assister à des rebondissements vitaminés. Un cocktail resplendissant qui décrit avec finesse la relation qui lie un homme à un lapin, en qui il a trouvé une forme d’alter ego.

Cet homme est un sans-abri, personnage attachant et décrit de  manière loufoque, dont la vie va être bouleversée suite à l’enlèvement de son compagnon aux dents longues et à la truffe humide. Sa quête effrénée va l’amener à se confronter à un monde fou - un monde de fous -  qui le dépasse complètement. Le récit désabusé qu’il nous livre, son côté clairvoyant et empli de bon sens, font s’interroger le lecteur sur la place occupée par les sans-abris dans la société actuelle : ne sont-ils pas « exclus » parce qu’ils ne sont pas parés à affronter la violence qui y existe ou se sont-ils exclus d’eux même, par choix ?

Sophie Dupin de St Cyr s’appuie sur les codes classiques qui fondent une bonne histoire, et les revisite. Elle confie le rôle du héros à un sans-abri, qui va devoir lutter contre le mal, représenté sous la forme de mafieux. L’innocente victime de cette situation est le lapin, qui se fait kidnapper.

L’auteur nous livre un récit d’amour, d’une affection dévouée, non-polluée par le matériel et l’argent.  Elle propose également un point de vue intéressant sur la relation irrationnelle que les individus entretiennent avec les animaux, et plus particulièrement que les enfants entretiennent avec les lapins.

2 - Salaud de Deacon, pauvre Bridget, par Laurence Gardella  

 

Avez-vous déjà entendu parler de Saint-Expédit ? Alors ce texte est fait pour vous.

Laurence Gardella nous entraîne à La Réunion, où les femmes viennent demander des faveurs à Saint-Expédit : « Hélas aucune liane, aucune racine n’aura jamais raison de moi. La passion des femmes, leur ferveur, ont fait de moi un objet indispensable ». Choix audacieux que celui de faire parler Saint-Expédit, qui commente les demandes qui lui sont faites. Voué à être emprisonné dans un corps de statuette, il se voit obliger d’écouter les requêtes des femmes réunionnaises, qui le sollicitent surtout quand il s’agit de leur relations amoureuses.

Ce récit décrit avec amusement la série ‘Amour, gloire et beauté’ - que toutes les femmes suivent religieusement - et en tire la conclusion qu’elles ont un goût prononcé pour le dramatique, le compliqué et l’émotionnel. Le titre de la nouvelle s’en inspire largement, ainsi que son sujet : faire parler un objet n’est-il pas symptomatique du fait d’être une femme ? Parler aux objets consiste à les investir d’un pouvoir et à se lier émotionnellement à eux.

La statuette est un espion qui se glisse dans les maisons, dans les vies, dans les ménages et qui espionne tout ce qui se passe. Ce que Saint-Expédit voit, c’est que les femmes réunionnaises vivent sous le joug masculin, qu’elles sont placées sous la dépendance des hommes qui les maintiennent dans la sphère domestique. Pour aborder la condition des femmes, Laurence Gardella dépeint les relations homme-femme, qui en sont dépendantes. Ces relations sont teintées par la violence physique et/ou psychique. Un problème aggravé par la dépendance des hommes au rhum.

Loin de n’être qu’un saint moqueur, Saint-Expédit est aussi tout à fait compréhensif vis-à-vis d’elles : il décide de rendre leurs coups aux hommes en donnant l’occasion aux femmes de se rendre indépendantes d’eux, mentalement et économiquement. La suite du texte donne à réfléchir sur ce que la société serait si jamais l’égalité des sexes venait à s’accomplir, ou si les femmes allaient encore plus loin dans leur démarche de conquête de pouvoir: du rapport de force à l’ émasculation, il n’y a qu’un pas. La nouvelle pose les bases d’un questionnement sur le rôle de l’homme et la définition de sa masculinité.

 

3 - Espoir et Spire, par Justine Richard  

 

Que vous aimiez le chou ou non, cette nouvelle vous étonnera par la forme qu’elle revêt : une construction complexe de chapitres et de personnages qui s’inscrivent dans l’univers du chou, ce légume de forme ronde et de couleur verte ou rouge.

Cette nouvelle aborde sans complexe le thème des limites.  On y côtoie le milieu rural, qui se définit par un sentiment d’universalité et d’ancrage dans les époques. Quand on est connecté à une terre, on vit avec elle – sous forme cyclique. On oublie la personne que l’on est pour être un outil de transmission de cette terre et des savoir-faire qui l’accompagnent.

Le légume n’est au final qu’un prétexte pour aborder le quotidien, la monotonie et la question du sens que l’on donne à sa vie à travers son travail. En nous racontant l’histoire de la famille Brest et de sa récolte de chou, Justine Richard nous parle d’un quotidien minuté et monotone : se lever pour aller cultiver le chou et se rendormir pour y retourner le lendemain. Ce travail donne du sens à chaque membre de la famille, qui a une raison de se lever le matin.  Et en même temps, cela vide leur existence de tout sens. Où est la limite entre un travail aliénant et un travail facteur d’épanouissement ? Où trouve-t-on l’équilibre entre ces deux notions et faut-il être équilibriste pour être heureux ?

Pour incarner cette réflexion, l’auteur a développé le personnage de Lou, jeune femme censée appartenir à la famille Brest mais qui n’y a jamais trouvé sa place. Le poids familial, des traditions, de l’habitude est lourd sur ses épaules : elle est le seul membre de sa famille à posséder du recul sur la situation et à s’interroger sur le sens de ce qu’elle fait. Au cours de cette réflexion, elle défie de nombreuses fois l’autorité et l’ordre établi. Le subtil équilibre entre la tradition (incarnée par les parents et son frère) et la nouveauté (la jeunesse qui défie les règles) trouve une fin inattendue.

 

4 - Les silences de Minh, par Sophie Peltier-Le Dinh

 

Sophie Peltier-Le Dinh nous livre une nouvelle intime et émouvante, qui parle de sentiments intériorisés et d’une vie passée à oublier et non pas à vivre.

 

Son personnage principal, Minh, est un réfugié vietnamien ayant connu les atrocités de Saigon. Il arrive en France en 1966, avec pour seul bagage des cauchemars qui le hantent chaque nuit. L’auteur brosse le portrait d’un homme qui ne vit pas mais qui survit. La nouvelle évoque ses souvenirs, son traumatisme, son besoin de vivre et son envie de survivre.

De par la force des sentiments qu’il ressent, le lecteur pourra prendre la mesure de la difficulté que représente l’intégration à un nouveau pays, à de nouvelles valeurs et manières de fonctionner, et l’isolement total dans lequel est plongé Minh en arrivant à France.

Ce texte est également l’occasion de s’interroger sur le rôle du langage au-delà de sa fonction d’intégration. « Les silences de Minh » se penche sur ce pouvoir libérateur, presque psychanalytique qu’a la parole. Le « je », n’existant pas en vietnamien, la parole est mise à mal et le processus de reconstruction et de libération de Minh est d’autant plus difficile. Le régime qu’il a quitté l’a muselé et l’a rendu muet. Muet face au bonheur comme face à la tristesse.

La nouvelle s’emploie aussi à décrire un lien familial fort entre un père et sa fille – entre un passé douloureux et un futur plein de promesse. Une fille cherche à déconstruire le mode de fonctionnement de son père et à l’apprivoiser dans ses contradictions. Cette histoire est avant tout un récit familial, qui communique sur l’enfant comme source de vie et de joie, comme source de de délivrance. Et dénonce par ricochet la cruauté et l’absurdité de la guerre.

5 - L’éclipse, par Marianne Barrett  

Marianne Barrett livre un récit sur le travail de deuil et le pouvoir du souvenir. Sa nouvelle se construit autour d’oppositions entre oubli et réminiscence et s’inscrit dans la lignée des publications de Marc Levy.

« L’éclipse » relate l’histoire d’une femme qui perd son conjoint : ce dernier décède lors d’un accident. Le lecteur est invité à suivre les étapes qui jalonnent le parcours de cette femme meurtrie.

Ce texte s’interroge sur la destinée, le facteur chance/ malchance, l’incertitude du lendemain. Son héroïne s’est construite avec son conjoint et a bâti une relation qui transcendait les limites temporelles, à travers toutes les promesses d’avenir que s’étaient faites les amants. Quand le drame surgit, tout cet équilibre est mis à mal. L’équilibre du personnage principal est incertain : comment se relever, comment continuer, comment survivre quand celui qu’on appelait sa raison de vivre n’est plus, et que l’héroïne sait qu’elle ne pourra plus jamais le revoir? Transcendant ce thème, cette nouvelle est une ode à la vie et à l’amour.

 

6 - Pomme de discorde, par Clara Melot  

 

Clara Melot livre un récit noir décrivant avec justesse les errances d’un homme et de sa conscience.

« Pomme de discorde » décrit le monde de l’après-guerre, un monde rongé par les difficultés et les remords. Son protagoniste incarne parfaitement cette époque. Ainsi, alors qu’il faisait partie de la résistance, il tue malencontreusement une enfant. Un poids qui lui restera toujours sur la conscience et qu’il décide de matérialiser en gardant la poupée de l’enfant défunte.

Il se reconvertit en forain et utilise la poupée comme attraction. Entouré d’enfants, il pense ne jamais oublier ce qu’il a commis et payer sa dette. Malheureusement pour lui, la poupée agit comme un aimant et ranime ses anciens démons. Commence ainsi un récit haletant, centré sur un homme torturé par sa conscience et rattrapé par  son passé, qui est bien décidé à expier sa faute.

 

7 - Démon du jeu, par Noémie Fachan

 

Noémie Fachan s’invite dans la tête d’une collégienne de 14 ans qui décrit son quotidien et son envie de s’offrir une autre vie. Elle nous livre ainsi un récit très touchant, raconté avec humour.  

« Démon du jeu » nous démontre magistralement qu’être adolescent est une tâche ingrate, surtout lorsque l’on ne connaît que des formes de communication indirectes. Ainsi, la mère de la protagoniste ne lui communique des messages que sur post-it, sa grand-mère devient folle, son petit-frère se renferme sur lui-même. Le cocon familial est fissuré. Déçue par son quotidien, l’adolescente s’enferme dans un monde imaginaire, une forme de vie « secondaire » : un jeu en ligne. Elle y fait l’expérience d’une seconde vie où elle a le contrôle sur tout ce qui l’entoure. Dans son jeu, la vie a un sens et surtout, elle a un intérêt. 

La nouvelle décrit la génération Y sous un angle extrêmement riche et aborde le monde virtuel sous deux angles différents : procurateur de plaisir et de danger. Quand l’adolescente joue à son jeu, elle revit : celui-ci lui procure un réel plaisir. Toutefois, Noémie Fachan démontre avec brio qu’il n’existe qu’un pas pour confondre le monde réel et le monde virtuel, et fréquenter les mauvaises personnes. Quand l’adolescent qui est en construction perd ses repères, il les cherche où il peut. Quitte à franchir le pas qui sépare ces deux mondes pour s’offrir une autre vie.

Ces récrits condensent ce qui se fait de mieux dans le registre du roman noir et de vie. Rendez-vous en librairie et à l’année prochaine pour une chronique qui – espérons le – sera tout aussi riche et intéressante.

 

Claire Hunout. 

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