L'homme à la carrure d'ours

l-homme-a-la-carrure-d-ours.gifQuatrième de couverture

Dans une zone du Grand Nord ignorée des cartes, d’anciens ouvriers oubliés de tous s sont regroupés en communautés hostiles. Seuls Kolya, un sculpteur d’ivoire descendant des Lapons et Lyouba, la seule jeune femme à y être née, savent écouter les saisons, les hivers terribles et les printemps flamboyants, passer les frontières, déjouer la vigilance de gardiens invisibles pour s’aventurer à leurs risques et périls hors de ce lieu interdit.

Dans un style tour à tour âpre, rude et poétique, l’auteur de Matin Brun, du  Pont de Ran-Mositar et du Grand Exil, prix littéraire des Grands Espaces 2010, dépeint les lieux désolés d’un monde industriel en ruine, la toute puissance et la beauté de la nature arctique, les peurs qui enferment les hommes, la mémoire et les rêves qui ouvrent à la liberté.

 

Chronique d'Alexandre

Je vous parlerai aujourd’hui du livre « L’homme à la carrure d’ours », de Franck Pavloff.

Non loin du cercle polaire arctique, Lyouba et Kolya sont deux personnages un peu atypiques de la Zone. L’une n’a plus décroché un mot depuis des lustres tandis que l’autre s’acharne à travailler un lopin de terre en parlant à son fils disparu depuis que leur sort à tous s’est vu scellé par les autorités…

Autorités qui ont fait le pari que les meilleurs gardiens de la Zone seront ses habitants eux-mêmes, et il semblerait qu’elles l’aient gagné… Condamnés à vivre en vase clos jusqu’à l’extinction parce qu’ils ont été contaminés, les reclus projettent des plans d’évasion qu’ils peaufinent par petits groupes isolés et jaloux en attendant le bon moment.

Kolya et Lyouba ne sont pas de ces gens là. Ils savent comment sortir de la Zone pour aller se réfugier dans un certain jardin d’enfant ou pour aller chercher l’ivoire millénaire des mammouths pris dans la glace. Ils ont compris que pour survivre dans la Zone il ne suffit pas de se projeter dans un avenir hypothétique en surveillant ses voisins. Ils tracent leur chemin, indépendants et soudés, tout en affrontant leurs démons propres…

 

C’est une très belle histoire que j’ai eu l’occasion de découvrir avec « L’homme à la carrure d’ours ». Tragique car très représentative de certains des maux qui accablent notre société, mais aussi porteuse d’espoir. Et si elle stigmatise de manière très claire quelques unes des tendances de l’être humain qui me dérangent le plus, elle démontre aussi que nous ne sommes pas tous identiques et qu’il y à toujours la possibilité de rester maître de soi et de son destin. Mais arrêtons de tourner en rond et entrons tout de suite dans le vif du sujet !

Dans cette histoire, les habitants de la Zone sont renfermés et vivent par petits groupes. Pas forcément en guerre avec leurs voisins, mais pas amicaux non plus. Ils collaborent uniquement pour ce qui touche à leur survie propre, et encore ! Chacun recherche son petit profit dans le système qu’ils se sont créés, alors qu’ils se savent en situation précaire… On retrouve ici cette tendance nombriliste et égoïste de l’être humain. Vouloir absolument privilégier son petit confort et arranger les choses pour que la situation lui soit profitable, voilà ce dont l’Homme ne peut visiblement pas se passer.  Sans le dénoncer clairement avec de grands discours moralisateurs, l’auteur attire notre attention en donnant vie à des personnages typiques qui donnent à réfléchir au lecteur. Je vous avoue avoir ressenti à de nombreuses reprises des bouffées de haine à l’égard de ces êtres égoïstes et bornés ! Dommage pour certains qui recherchent plus la détente dans leurs lectures, tant mieux pour ceux qui aiment être bousculés quand ils sont plongés dans une œuvre, ce qui est aussi mon cas !

La tendance qu’ils ont à vivre en petits groupes isolés et jaloux n’est pas le seul point noir de l’humanité qui est pointé du doigt par l’auteur, loin de là ! Les différents groupuscules ont aussi chacun leur croyance propre, se sont inventé leur spiritualité en fonction de ce qui les rassure, mais aussi et surtout en fonction de ce qui arrange leur prophète auto-désigné ! D’accord, l’échelle n’est pas la même que dans notre société, mais on retrouve de manière miniaturisée tous les ingrédients qui amènent aux conflits de religions qui ne sont que trop familiers. Le processus n’est en soi pas très joli et ne répond pas à de véritables logiques claires. Les habitants de la Zone n’ont pas l’esprit dégagé, ils vivent axés sur eux-mêmes et sur leurs plans d’évasion sans en lever le nez, sauf pour jalouser leurs voisins, les critiquer ou encore pour aller se saouler à grand coups d’un alcool tout aussi mauvais pour leur organisme que pour leur survie. Les préceptes religieux qu’ils se créent ne peuvent donc pas répondre à des valeurs saines.

La jalousie, déjà évoquée dans les paragraphes précédents est également un des aspects que l’auteur stigmatise fort bien. Je ne vais pas m’attarder dessus, le risque de redondance par rapport à ce qui à déjà été dit étant trop présent.

Terminons par le point clair de l’histoire, car ce récit n’est pas totalement noir, contrairement à ce que donnent à penser les lignes qui précèdent.

Au milieu de tous ces habitants bornés et condamnés aussi surement que s’ils avaient déjà la tête sur le billot se dressent Kolya et Lyouba, libres penseurs qui ont compris qu’il est possible de survivre à condition de se bouger et de se soutenir mutuellement.

Les habitants de la zone, à défaut de le comprendre, sentent que les deux héros sont différents et qu’ils ont le potentiel nécessaire à leur évasion de corps et d’esprit, et c’est pour ça qu’ils les jalousent et les détestent. Ils sont insaisissables et représentent ce qu’ils aimeraient être. Des personnes libres. L’auteur nous montre qu’à force de volonté, il est possible de conserver son libre arbitre et de faire un pied de nez magistral à ce que le pouvoir en place nous impose d’être et de penser.

 

J’avais déjà eu l’occasion de lire la nouvelle « Matin Brun », du même auteur, qui m’avait beaucoup plus pour sa capacité à pointer du doigt et à dénoncer ce qui ne va pas dans notre société. Lorsque j’ai commencé « L’homme à la carrure d’ours », c’est cette tendance que j’espérais retrouver, et je n’ai pas été déçu du tout !

Tous ces points, combinés à un talent d'écriture indiscutable et à un style aussi fluide qu'agréable, à des personnages clairs et typés font que "L'homme à la carrure d'ours" réuni un nombre impressionnant d'arguments jouant en sa faveur pour être qualifié d'excellent roman !

 

Un livre que je recommande donc à toute personne qui ne soit pas allergique aux contestataires !

 

 

L’homme à la carrure d’ours

de Frank Pavloff

Albin Michel

15 euros

203 pages

 

Alexandre

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau

Date de dernière mise à jour : 24/05/2012