Lucie dans le Ciel, Tom Verdier

Quatrième de couverture

Lucie dans le ciel : un roman-monde qui mêle fiction, enquête et réflexion sur les psychédéliques, les drogues en général, la dépendance, la prohibition, les risques et les peurs qui en ont fait un enjeu social mondial. S'appuyant sur une documentation impressionnante qui va de la pharmacopée des Indiens d'Amazonie aux expérimentations de la CIA, des scientifiques tels Albert Hofmann, inventeur du LSD, ou Alexander Shulgin aux grands expérimentateurs du XXe siècle comme Aldous Huxley ou Timothy Leary, Lucie dans le ciel décrit l'immense potentiel des découvertes concernant les psychédéliques qui, contrairement à l'héroïne, la cocaïne, le tabac ou l'alcool, ne créent ni dépendance ni problèmes de santé. Ambroise, jeune ingénieur, et Camille, pharmacologue, les deux héros de ce road movie urbain et planétaire, face à l'énorme empire de la mafia et des lobbies pharmaceutiques, du coût astronomique de santé publique et de répression, n'entrevoient plus qu'une solution : la légalisation, c'est-à-dire la distribution réglementée et strictement encadrée. À la fois panorama et historique des différentes substances sur le marché, critique de notre société qui investit sur le répressif et sur la peur, Lucie dans le ciel pourrait bien être le manifeste d'une nouvelle génération, qui s'approprie la contre-culture des années 60, consciente qu'il faut redéfinir la cohésion sociale et le sens à donner à sa vie à l'ère du virtuel et du numérique.

 

Chronique d'Alexandre

Je vous parlerai aujourd’hui du livre « Lucie Dans le Ciel », de Tom Verdier.

Virulent défenseur de la cause anti-drogue, Ambroise fait partie de ces gens pour qui les drogues sont toutes sur un même pied d’égalité. Pas de distinction de genre, d’effets, de dangerosité ou encore du degré d’addiction qu’elles génèrent, il ne retient qu’une seule chose : la drogue, c’est de la merde.

Pendant des années, il refuse ne fut-ce que d’entendre parler de ce fléau, jusqu’à ce qu’il cherche à trouver les arguments pour convaincre son frère de ne pas essayer les psychédéliques, en particulier les champignons hallucinogènes. Ses recherches sur internet, ses lectures ne lui apportant pas ce qu’il désire, le jugement d’Ambroise commence à se réviser malgré lui. A force de lectures, il décide même d’aller tenter l’expérience de la prise de ces champignons magiques à Amsterdam, le temps d’un week-end, non sans s’être très longuement renseigné au préalable sur les effets, les risques encourus, les précautions nécessaires à un bon trip etc.

Camille est responsable de projet dans une société pharmaceutique. Les activités de son service, classées secrètes consistent à la recherche de toutes nouvelles drogues pouvant apparaître sur le marché dans le but de prendre de court les éventuelles personne qui chercheraient à mettre en vente une substance non interdite par la loi.

Un matin de week-end, il se réveille frappé par une forme d’amnésie assez rare, le privant de ses souvenirs pour les dix années précédentes. Conscient que l’histoire est trop énorme que pour être avouée, il devra s’adapter sans tarder à sa nouvelle vie. Nouvelle vie qu’il découvre petit à petit et dont de nombreux aspects le rebutent considérablement, dont l’étroitesse d’esprit dans laquelle il semble avoir sombré. Les idéaux qui autrefois le faisaient vivre ont l’air d’être devenus des élucubrations de jeune imbéciles, de même que ce qui le faisait bondir d’indignation à l’époque semble être devenu pour lui une source de fierté. L’occasion de renouer avec ses convictions d’origine lui est fournie sur un plateau. Occasion qu’il ne manquera surtout pas de saisir.

Alors qu’ils prennent tous les deux l’avion vers les USA, Ambroise et Camille se retrouvent assis côte à côte lors du vol. Le premier, complètement revenu sur sa position depuis sa découverte des substances psychédéliques abreuve le second de ses toutes nouvelles idées sur la question et de ses projets du moment (se rendre à Burning Man, une des plus importantes et originales manifestations artistiques au monde) en lui proposant de l’y rejoindre, tandis que l’autre subit sans broncher ce flot de paroles pour finir par se laisser convaincre d’aller y passer quelques jours, pour peu que sa femme soit de la partie.

Comme à dater de ce moment une amitié dont la plus importante particularité n’est pas forcément l’expérience qu’ils ont vécue ensemble à Burning Man, mais tout ce que ce point commun implique en terme de connaissance de soi et connaissance mutuelle.

Lucie Dans les Ciel est un roman d’une exceptionnelle qualité. La documentation qui à servi à son élaboration ainsi que l’objectif que s’est fixé l’auteur sont deux points qui à eux seuls justifient qu’on prenne connaissance du contenu des 710 pages qui composent l’ouvrage.

Avant de m’étendre sur le récit à proprement parler, il faut que je mette en garde le lecteur éventuel concernant la nature exacte du livre qu’il compte lire.

En effet, Lucie Dans Le Ciel est classé comme étant un roman, non sans raison, mais c’est aussi et surtout le récit d’une réalité de société et de l’opinion de son écrivain concernant les lois et l’usage de la répression à propos de la question des drogues dans le monde.

Sans chercher à convaincre le lecteur de se ruer sur la première dose de champignons hallucinogènes venus ou de vouloir à tout prix essayer l’un ou l’autre psychédélique, l’auteur parvient sans difficulté à faire vaciller bon nombre de convictions qui sont ancrées en nous par rapport aux drogues. Là où nous ne voyions jusqu’ici qu’un ensemble de substances nocives au fort pouvoir addictif, la lecture de ces pages nous permet de prendre conscience que parler de La Drogue et de Ses effets, en les englobant tous, est à peu près aussi risible que de parler des Plantes et d’en réduire la définition à celle de l’herbe ou du pissenlit.

L’auteur, au travers de ses personnages, nous fait bien comprendre qu’il existe une différence certaine et de taille entre les psychédéliques et les autres types de drogues. Qu’à ceux-ci, on ne peut en aucun cas prêter les mêmes effets que la cocaïne, l’héroïne ou encore l’alcool. Bien au contraire, les informations avancées tendent à nous prouver qu’en plus d’être inoffensifs d’un point de vue médical, s’ils sont correctement utilisés, ils sont un formidable levier à l’introspection et au soin de nombreux troubles mentaux ! Vu le caractère massif (tout autant que logique et crédible) de l’argumentaire déployé, je ne vais pas détailler plus cet aspect du roman.

Autre point digne d’intérêt de ce livre, et qui à lui seul consiste un formidable sujet de réflexion, celui de la pertinence de la prohibition. Dans ce cas-ci on parle presque uniquement de la prohibition sans distinction des drogues, mais la réflexion amenée permet d’étendre la question à de nombreux sujets. On découvrira au fil des pages le caractère bien souvent exagéré des mesures d’interdiction prises, de l’utilité et la pertinence plus que douteuse de la répression comme méthode de lutte contre les drogues, l’ignorance des personne décisionnaires de nos états, les décisions prises bien souvent sur base d’expériences truquées dans le seul but d’alimenter une psychose collective servant les ambitions de pouvoir des personnes dirigeantes du moment.

Lucie Dans le Ciel n’est pas seulement un ouvrage qui tend à informer un public tenu dans l’ignorance, c’est aussi un livre dénonçant avec virulence les non-sens des lois passées dans nos pays, soulignant leur incohérence, leur caractère abusif et déplacé lorsqu’il s’agit de drogues. Les exemples ne manquent pas, de même que les comparaisons aussi pertinentes qu’édifiantes que lorsqu’il s’agit d’argent ou de pouvoir, toutes les lois peuvent être votées, pour peu que le peuple soit correctement manipulé et tenu dans l’ignorance.

 La liste des sujets de réflexion et dénonciations que contient ce roman pourrait encore s’allonger considérablement, mais il me faut tout de même vous en laisser un peu pour que vous puissiez correctement profiter de votre lecture.

L’histoire en elle-même est secondaire, l’accent étant mis surtout sur ce que j’ai décrit plus haut, mais de qualité. La cohérence dans le récit est vraiment appréciable, de même que le caractère bien trempé des personnages principaux.

Pas de coups de feu, de course poursuite ou d’histoire d’amour impossible ici, mais le cheminement interne de deux êtres qui se découvrent petit à petit grâce aux psychédéliques (utilisés dans des conditions de sécurité et d’utilisation optimales, entendons-nous bien).

Comme dit en début de chronique, il s’agit ici presque moins d’un roman que d’un essai ou autre ouvrage du type. Les descriptions des effets, propriétés des psychédéliques cités sont légions, de même que leur mode d’emploi, des précautions à prendre, indispensables pour une expérience de qualité ou encore des récits de l’historique de la politique actuelle concernant les drogues, l’invention et l’origine de certaines et bien d’autres informations venant alimenter la réflexion du lecteur.

J’avoue qu’en début de lecture, j’ai été fortement rebuté par cet aspect informatif de l’ouvrage, mais le développement de l’intrigue, la manière dont le sujet est mis en œuvre à fait que très vite, la lassitude que j’éprouvais dans les passages plus théoriques s’est dissipée au profit d’un véritable intérêt.

Attention toutefois à ce que votre lecture se passe dans de bonnes conditions, sinon les parties descriptives risquent fort de vous ennuyer plus qu’autre chose.

Pour conclure, je dirais que Lucie Dans le Ciel atteint pleinement l’un de ses objectifs premiers qu’est celui de faire réfléchir le lecteur à propos des drogues, lui donner les bonnes informations pour se faire sa propre opinion.

En revanche, c’est un livre à ne pas mettre entre les mains de tous et à tout âge. D’une part parce qu’une personne qui aura tendance à chercher la distraction et l’évasion dans ses lectures ne profitera pas pleinement des écrits, d’autre part parce que certains pourraient ne retenir que les passages qui les intéressent et prendre des risques inconsidérés, partant de l’idée (exacte) que les psychédéliques ne sont pas nocifs et ne génèrent aucun syndrome de dépendance. Les conditions à respecter pour une bonne utilisation étant ce qu’on oublie le plus facilement.

 

Albin Michel

712 pages

25 euros

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Date de dernière mise à jour : 24/05/2012