Interview de Ramon Basagana

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Ramon Basagana, auteur de grand talent dans le domaine des romans historiques, a eu la gentillesse de répondre à une petite interview.

Vous pourrez remarquer que cet auteur est une personne aux nombreuses passions, qui n'hésite pas à s'investir pour ce qu'il aime et à mettre tout en oeuvre pour atteindre ses objectifs.

Mais, trève de bavardages, je vous laisse découvrir cette très intéressante interview :

1)     Pourriez-vous vous présenter en quelques mots?  

Je suis médecin dans une ville ouvrière du golfe de Fos. Je suis né en Catalogne espagnole, dans un petit village de montagne, Rupit, au pied des Pyrénées. Mon parcours, assez atypique, m’a permis d’exercer le métier que j’aime : la médecine. Et d’écrire !

2)     Venant d’Espagne, n’avez-vous pas eu trop de mal à apprendre la langue française ?

Je suis arrivé en France à l’âge de 15 ans et demi, sans connaître un mot de français. Oui, ç’a été difficile. Franchement, ce n’est pas évident d’apprendre une langue à 15 ans. Les enfants apprennent très vite, les adolescents, c’est déjà plus compliqué, notamment pour les sons. J’ai un accent espagnol pas possible !

3)     Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours professionnel ?

Mon père était charbonnier : il fabriquait du charbon de bois. Mon enfance a été marquée par les années sombres de la post-guerre espagnole : blocus, malnutrition, répression franquiste. Je voulais être médecin, mais c’était un rêve impossible : les paysans de cette époque, dans l’Espagne profonde, n’avaient pas les moyens d’accéder aux professions libérales. Lorsque je suis arrivé en France, j’ai tout misé sur les études. Une porte s’est ouverte, qui menait à la Fac : je m’y suis engouffré. Psycho à Caen. Doctorat de III° Cycle en Psychologie Sociale et Sociologie avec une thèse sur « L’habitat traditionnel et les structures familiales en Kabylie ». Puis, ce fut l’aventure. Prof de Psychologie Sociale à l’Ecole Supérieure de Commerce d’Alger pendant une dizaine d’années. Mon salaire d’enseignant me permit, enfin ! de m’inscrire en Médecine. J’ai été formé à la Faculté de Médecine d’Alger (1972-1981) par des Maîtres dont je salue la compétence et le sens aigu de l'éthique médicale. Je fais partie d’une association de médecins (APCME) qui s’attaque aux « maladies éliminables », c’est-à-dire celles qui proviennent des conditions créées par l’homme. Nous traquons notamment les facteurs de risque professionnels et leur corollaire: les maladies professionnelles  (bassins d'emploi du Golfe de Fos et de l’Etang de Berre).

4)     Vous avez plusieurs passions différentes : médecine, Histoire, écriture et maçonnerie. Comment arrivez-vous à goupiller tout cela ?

Il n’y a pas de secret : lorsque je suis  dans la case médicale, les autres n’existent pas. Et lorsque j’écris, je fais totalement abstraction du reste. Pour la maçonnerie, c’est très simple : j’ai acheté un terrain dans les années 80-90 avec des moyens limités et comme des dizaines de milliers de petits propriétaires, j’ai mis la main à la pâte pour bâtir ma maison. Oui, c’est vrai, je me suis découvert une véritable passion pour la truelle. Mais je ne suis pas le seul : le Pr Mattei, généticien de renommée mondiale, ancien ministre de la santé, adore bâtir des « bancaou » (des murettes, en provençal), et ils sont bigrement bien faits !

5)     Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

J’ai toujours senti la démangeaison de l’écriture. Sauf que, jusqu’à 55 ans, je me suis interdit d’écrire. Pourquoi ? Parce que je ne concevais pas que l’on puisse faire de la bonne médecine sans se remettre quotidiennement en question. Je consacrais donc la totalité de mon temps disponible à la lecture de publications médicales. Et puis, à 55 ans, j’ai éprouvé le besoin de lever le pied, et j’ai commencé à écrire.

6)     Pourquoi avoir choisi le thème des croisades ?

Le XII° siècle, celui des croisades, m’a toujours fasciné. Tout comme le mystère qui entoure les Templiers. J’avais quand même l’intuition que la réalité de ces moines-soldats allait très au-delà des clichés véhiculés par certains best-sellers et certains films à sensation. Non, pour moi, l’Histoire des Templiers ne se réduisait pas à de mystérieux trésors enfouis je ne sais où… D’ailleurs, vous remarquerez qu’il n’y a pas de « trésor enfoui», dans mon roman. Ou alors oui, un, mais symbolique : « le collier de la colombe ».

7)     Nombre de recherches ont dû être nécessaires pour écrire vos livres. Pourriez-vous nous en parler ?

Mon premier souci, lorsque j’écris, est la rigueur historique. J’évite donc toute lecture de romans portant sur le thème qui m’occupe. Par exemple, pendant l’écriture de « La damnation du templier », je me suis interdit de lire « Aliénor d’Aquitaine » de Mireille Calmel. Je n’utilise, pendant la construction du roman, que des documents issus d’historiens connus. Ici, Georges Bordonove, Régine Pernoud, Alain Demurger… Chaque fois que je le peux, je puise dans des documents d’époque. Par exemple, ma description de Cordoue dans « Le roman de l’an mil », est basée sur des récits arabes du X° siècle, rassemblés par le Professeur Sanchez-Albornoz. Dans « La damnation du templier », j’emprunte les détails de la vie quotidienne du château de Shadar aux descriptions faites par Oussâma, émir syrien du XII° siècle.

8)     Vous faites intervenir, dans vos livres, nombre de personnages historiques, tels Saladin, Aliénor d’Aquitaine ou encore Richard Cœur de Lion, et avez dû, pour cela, tenter d’être le plus proche possible de leur caractère de base. Cela a-t-il été difficile à respecter ? Quelles sont les recherches que vous avez dû faire pour bien comprendre ces personnages historiques ? Et comment avez-vous pu comprendre leur caractère profond (je pense notamment au sens aigu de l’honneur et de l’amitié de Saladin) ?

Peut-être que mes deux métiers successifs, psychologue puis médecin, m’ont appris l’art de me mettre « à la place de l’autre »… Toujours est-il que j’éprouve un besoin quasi physique, lorsque j’écris, d’entrer dans la peau des personnages historiques et d’imaginer ce qu’ils auraient fait s’ils avaient traversé l’intrigue de mon roman. Pour ce faire, je m’efforce de dénicher dans leur biographie des détails significatifs de leur personnalité. Exemple, après la prise de Jérusalem, Saladin devait réduire en esclavage les prisonniers chrétiens. C’était la coutume. Seuls devaient y échapper ceux qui auraient les moyens de verser une rançon. Voyant que plus de 20.000 pauvres et gens du peuple étaient dans l’impossibilité de réunir la somme exigée, il commença — contre l’avis de ses généraux —  par réduire le montant de la rançon. Comme cela ne suffisait toujours pas, il préleva dans sa cassette personnelle et libéra, de ses propres deniers, 5000 prisonniers. Ses émirs poussèrent les hauts-cris. Comme Saladin les ignora, ils se mirent, eux aussi, à verser des rançons… Environ 15.000 prisonniers chrétiens furent ainsi sauvés de l’esclavage par les vainqueurs musulmans ! Ce fait, rigoureusement exact, est significatif de la personnalité de Saladin. C’est par ce genre de détails que je me glisse dans la peau des personnages historiques.

9)     Comment vous est venue l’idée, dans « La damnation du Templier », de faire intervenir un personnage principal aussi déchiré entre sa foi, son amour et sa famille, que Tristan ? N’a-t-il pas été trop difficile à mettre en scène ?

C’est en approfondissant la vie quotidienne des templiers que j’ai réalisé les contradictions auxquelles devaient faire face ces « moines-soldats ». C’étaient des moines, donc leur vocation était la prière, mais c’étaient aussi des soldats. Leur mission était donc à la fois de prier et de brandir les armes, de les utiliser, de frapper… de tuer s’il le fallait. Je me suis dit que cette ambigüité entre « vie et mort donnée » devait obligatoirement se compliquer de contradictions profondes dans leur vécu affectif. De là m’est venue l’idée d’imaginer un « templier amoureux » et, pour compliquer les choses, amoureux d’une musulmane. Poussant les contradictions à l’extrême, je me suis demandé comment aurait fait ce même templier s’il avait dû affronter, sur un champ de bataille un « frère de sang » aimé et chéri, non pas chrétien, mais musulman. La construction de l’intrigue est venue après la certitude que ces personnages fictifs — Shérazade et An-Nour — étaient parfaitement plausibles.

10) Pour en rester aux personnages : vous êtes vous attaché à eux ? N’a-t-il pas été fort difficile, pour vous, de vous en séparer à la fin du récit ?

Franchement, oui. J’ai éprouvé, comme la plupart des auteurs, une sorte de vide à la fin de mon roman. Je quittais mes personnages… Ceci dit, j’ai pris l’habitude, dès le manuscrit clos, d’en entamer un autre. Cette absence de temps mort fait que le vide est assez rapidement comblé. Mais j’avoue qu’il n’est pas facile de quitter des personnages comme Tristan et Shérazade.

11)Comment ont été décidés les titres de vos livres ? (Le Roman de l’An Mil et La Damnation du Templier) ?

Pour « L’an mil », on hésitait entre « Un conte de l’an mil » et « Le roman de l’an mil ». C’est le second qui l’a emporté. Le comité éditorial trouvait que « Un conte de l’an mil » était trop réducteur… Peut-être a-t-on eu tort ?  Pour « La damnation du templier », ç’a été assez laborieux. J’avais choisi au départ : « Tristan et Shérazade », le titre me plaisait, mais les professionnels m’ont dit qu’il ne faut pas mettre de prénoms dans un titre (je me demande pourquoi, d’ailleurs !?). Après, j’ai proposé « La sultane et le templier » ; les avis étaient partagés, certains estimaient que ce titre faisait un peu trop « fleur bleue »… « La damnation du templier » fit la quasi unanimité.

12)La difficulté de beaucoup d’auteurs est de trouver un éditeur. Comment les choses se sont-elles passées, pour vous ?

Mal. Très mal ! Oui, au début, ç’a été la galère. Et ce, malgré le soutient d’Anne Bragance, une auteure reconnue sur le marché de l’édition. Pour mon premier roman, « Le Christ de Marie-Shan », j’ai reçu des dizaines de refus. Presque tous les auteurs connaissent le « syndrome de la boîte à lettres » : On attend le facteur le cœur battant… la lettre libératrice, l’acceptation tant attendue. Arrive une enveloppe à l’en-tête de « Gallimard », « Presses de la Cité », « Lafont » « Calman-Lévy », « Actes-Sud »… Le cœur cogne contre la poitrine. On décachette, on arrache presque l’enveloppe. Et on tombe sur quelques lignes stéréotypées, toujours les mêmes : « Malgré ses indéniables qualités bla-bla-bla… votre roman ne correspond pas à notre ligne éditoriale, bla-bla-bla ». Imaginez la scène dix, quinze, cinquante fois… Un jour, j’ai envoyé mon manuscrit à Jean-Laurent Poitevin, qui venait de créer « Les Nouveaux Auteurs ». Et là, j’ai reçu un choc : la manuscrit plaisait. Jean-Laurent m’a téléphoné : « Bravo ! C’est d’accord, je publie à compte d’éditeur ! » Vous pouvez imaginer la joie ! Par la suite, j’ai eu une chance assez inouïe : Patrick Poivre d’Arvor a parlé de mon roman dans « Vol de Nuit » et dans son émission sur LCI ; cerise sur le gâteau, il a publié la couverture du « Christ de Marie-Shan » sur la première page de son blog TF1 pendant 15 jours, avec un commentaire super sympa d’une lectrice. Mis en confiance, « Les Nouveaux Auteurs » ont édité mes trois autres romans sans problème.

13)Vos livres ont-ils le succès que vous espériez ?

Mon bonheur est d’être lu, de faire rêver en remontant le temps. Je reçois beaucoup de commentaires positifs de la part de lectrices et de lecteurs. Le véritable succès, pour moi, est dans ces retours enthousiastes.

14)Avez-vous de nouveaux projets de livre pour la suite ? Si oui, pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Je suis en train de terminer un roman sur « L’Exodus », ce steamer des Grands-Lacs construit à Baltimore, conçu pour 700 passagers et qui transporta — en juillet 1947 —  5000 rescapés de la Shoa jusqu’aux eaux territoriales palestiniennes. Arraisonné par la marine de guerre anglaise au large de Haïfa, il dut faire demi-tour, après un affrontement qui se solda par des morts et des centaines de blessés. Les 5000 immigrants furent renvoyés d’abord en France, puis à Hambourg. Le tapage médiatique fait autour de cette affaire devait aboutir à la proclamation anticipée de l’Etat d’Israël par les Nations Unies. Il s’avère que le Centre Médical où j’exerce se trouve à un jet de pierre de l’endroit où des ouvriers volontaires des Chantiers navals de Provence ont aménagé le steamer pour qu’il puisse transporter non pas 700, mais 5000 passagers ! Beaucoup de mes patients m’ont parlé des heures qu’ils ont passées à l’intérieur de « L’Exodus », de leur enthousiasme à faire quelque chose pour ces rescapés des camps de la mort… J’ai aussi recueilli le témoignage du maire de l’époque — aujourd’hui décédé — qui fut l’un des rares Français à pouvoir visiter les réfugiés lorsque les Anglais les avaient refoulés en France… Bref, j’ai des documents oraux de grande valeur émotionnelle et historique. J’ai pu, grâce à eux, tracer la trame de mon intrigue : une histoire d’amour au cœur de l’Exodus.

 

Merci beaucoup, Ramon, pour cette magnifique interview

 

Commentaires (1)

eMmA MessanA
  • 1. eMmA MessanA (site web) | 22/05/2013
Merci pour cette belle interview d'un auteur que j'apprécie de plus en plus.

J'ai hâte de lire le prochain roman sur l'Exodus car je suis sûre que j'apprendrai beaucoup tout en appréciant que l'on me raconte une histoire belle et forte.

Cet entretien m'a assurément montré, s'il en était en était encore besoin, que Ramon Basagana est un conteur qui sait donner de la chair à ses personnages au travers de son propre parcours si singulier et attachant.

Merci.
eMmA

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Date de dernière mise à jour : 21/05/2013